
Du point de vue d’Aelira
« Scandale ? » La voix d’Elysande tranche la pièce, aiguisée comme du verre. Ses yeux vont d’Alarion à Cyrinne, puis se fixent sur moi avec une intensité soudaine qui me fait picoter la peau. « Quel scandale est-ce ? »
Alarion avance d’un pas, ses larges épaules bien droites, sa posture hérissée de défense. « Ce n’est rien, Mère. Juste des rumeurs. »
« Les rumeurs s’accompagnent de preuves photographiques, maintenant ? » Ma voix est plus ferme que le tremblement de mes mains ; je la force à paraître inébranlable.
Cyrinne laisse échapper un rire méprisant, cassant et aigu. « Les gens parlent toujours, Elysande. Il n’y a rien d’inapproprié entre Alarion et moi, je vous l’assure. »
Le regard d’Elysande se durcit. Elle tire sa tablette du tiroir — ses gestes sont nets, délibérés. Quelques tapes, et elle tourne l’écran vers l’extérieur, face à nous tous.
« Rien ? » demande-t-elle, d’un ton glacé. L’écran affiche un article d’actualité, une photo d’Alarion et Cyrinne, debout proches — trop proches — près de la fenêtre de son bureau. « Ça ne ressemble pas à rien, pour moi. »
La mâchoire d’Alarion se verrouille, un muscle tressaute le long de sa joue. « C’est sorti de son contexte. »
« Et ça ? » Elysande fait défiler vers une autre image — la main de Cyrinne agrippant le bras d’Alarion devant la maison de la meute. « Ce n’est qu’un autre malentendu ? »
Pendant un instant, le sourire parfait de Cyrinne chancelle. J’aperçois Roderic se remuer sur son siège, l’inconfort inscrit dans les lignes de sa bouche.
Elysande zoome, son doigt tapotant l’arrière-plan. « C’est Luthen, n’est-ce pas ? Ton Beta. Donc ces réunions d’affaires ont eu lieu avec des témoins de la meute ? »
Alarion ne répond pas. La présence de Luthen Brielle est une preuve irréfutable — ce n’était pas un seul dérapage, mais un schéma.
Posant la tablette, Elysande se retourne contre Cyrinne, sa chaleur douce remplacée par un instinct protecteur au tranchant d’acier, que seule une mère sait manier.
« Écoute bien », dit-elle, chaque mot net et délibéré. « Quel que soit le jeu auquel tu joues, il se termine ce soir. Alarion et Aelira auront bientôt leur cérémonie d’accouplement formelle, avec les deux familles présentes et leur bénédiction. »
Les yeux émeraude de Cyrinne brillent d’une lueur froide et tranchante. « Elysande, tu te trompes. Alarion et moi ne sommes que— »
« Amis d’enfance. Oui, j’ai entendu. » Elysande l’interrompt, la voix plus froide que jamais. « Mais les amis ne créent pas des scandales qui manquent de tuer la belle-mère de leur amie. »
Roderic tente de retrouver son autorité, son ton est cassant. « Elysande, tu en fais trop. Cyrinne est la bienvenue ici— »
« Pour faire quoi ? » exige Elysande, se retournant brusquement vers lui. « Pour s’immiscer entre une paire liée ? Pour saper sa Luna ? Pour ternir la réputation de cette meute et de cette famille ? »
Le silence tombe — un calme lourd, étouffant. Même Roderic n’a plus rien à dire.
Cyrinne se lève avec une grâce lente et délibérée, lissant sa robe immaculée comme si rien ne pouvait l’atteindre. « Peut-être vaut-il mieux que je parte. » Sa voix est calme, mais je vois la fureur vaciller derrière sa maîtrise. « Je n’ai jamais eu l’intention de causer des ennuis. »
Alarion s’avance immédiatement. « Je te raccompagne— »
« Non », disons Elysande et moi en même temps, nos voix se chevauchant dans une unité imprévue.
L’espace d’une fraction de seconde, le masque de Cyrinne se fissure, une colère brute s’infiltre avant qu’elle ne reprenne le contrôle de ses traits. « Bien sûr. Je vais appeler une voiture. » Elle me lance un regard, son visage s’adoucissant en un masque de fausse sympathie. « J’espère que ta mère se remettra, Aelira. »
Ses mots ont un goût de poison. Ma louve gronde sous ma peau, mais je garde le silence tandis qu’elle glisse hors de la pièce, Roderic à sa suite, impatient de jouer l’hôte loyal.
Daelor, qui a observé tout ce drame avec un calme prédateur, finit par parler, son ton légèrement taquin mais son regard acéré comme une lame. « Alors, une cérémonie d’accouplement formelle ? Des félicitations s’imposent. »
Le regard d’Alarion est glace et feu. « Oui. Bientôt. »
« Une nouvelle merveilleuse », poursuit Daelor, le sourire n’atteignant jamais ses yeux. « La Meute Nightshade accorde une grande valeur aux alliances solides. Je veillerai à envoyer un cadeau approprié. »
Tout le monde entend l’avertissement dans ses mots : les scandales personnels d’Alarion menacent non seulement sa compagne liée, mais aussi la stabilité des meutes.
Elysande parvient à esquisser un sourire fragile. « Le dîner, alors ? Avant que tout ne refroidisse ? »
Le repas est une affaire tendue, sans joie. Roderic revient à mi-parcours, l’expression assombrie par la défaite. Daelor n’est que politesse calculée, abordant les questions de territoire avec une habileté qui ne semble que rendre Alarion plus irritable.
Mes pensées ne cessent de dériver vers ma mère, pâle et se battant pour sa vie à cause de tout cela, et vers le secret que je porte — notre enfant à naître, la seule chose qui m’ancre à l’espoir.
Après le dîner, je m’excuse, invoquant l’épuisement. Ce n’est pas un mensonge. La grossesse et le chagrin d’amour m’ont vidée.
« Je devrais partir moi aussi », dit Daelor, se levant. « Elysande, tes repas ne déçoivent jamais. »
Alarion accompagne Daelor jusqu’à la porte, tandis que moi, je me traîne à l’étage. Mes membres sont lourds, mon âme encore plus lourde. Je parviens à peine à enfiler une chemise de nuit avant de m’effondrer sur le lit, me recroquevillant autour de la douleur dans mon ventre.
Je pose une main sur mon ventre, protectrice et tendre. « Quelle journée tu as eue, petit », je murmure, les larmes me piquant les yeux. « Je suis désolée pour tout ça. »
Le sommeil m’emporte par vagues tremblantes. Je ne sais pas combien de temps je dérive avant que le matelas ne bouge et que l’odeur d’Alarion ne remplisse la pièce. Il se glisse derrière moi, ses bras m’enlaçant, chauds et bien trop familiers.
« Tu es réveillée », murmure-t-il, ses lèvres frôlant mon cou.
Je me raidis dans ses bras. « Oui. »
Ses bras se resserrent, désespérés. « Pourquoi Daelor Briarhallow te ramenait-il chez toi ? »
Bien sûr. C’est sa première préoccupation. Pas la vie de ma mère suspendue à un fil, pas l’angoisse qui bout en moi.
« Il m’a conduite depuis l’hôpital », je réponds, la voix plate. « Où ma mère se bat pour sa vie, à cause du spectacle que toi et Cyrinne avez offert. »
Alarion se redresse d’un bond. « Quoi ? Ta mère est à l’hôpital ? »
Je me tourne, cherchant sur son visage la moindre trace de compréhension. « Elle a vu ce reportage sur toi et Cyrinne. Ça a déclenché une crise — elle a craché du sang, Alarion. Ils l’ont précipitée en chirurgie d’urgence. »
L’horreur se répand sur son visage. « Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ? »
« J’ai essayé. » Ma voix est froide. « C’est Cyrinne qui a décroché ton téléphone. »
Il passe ses mains dans ses cheveux, une détresse réelle tordant sa posture. « Il faut aller à l’hôpital. Je dois expliquer à ta mère — il n’y a rien entre Cyrinne et moi. »
« C’est vrai ? » je réclame, me redressant pour lui faire face complètement. « Parce que ce que je vois — ce que tout le monde voit — dit le contraire. La façon dont tu as couru vers elle quand elle s’est coupée la main, comment tu m’as laissée à la maison de la meute pour te précipiter vers elle après un accrochage… »
Son expression se durcit. « C’est compliqué, Aelira. »
« Décomplique ça », lâché-je, à bout de patience. « Dis-moi la vérité. Qui est Cyrinne pour toi, maintenant ? »
Il hésite, puis attrape son téléphone et fait défiler. Il me le tend, la voix posée. « Lis ça. »
L’écran affiche un article d’actualité d’il y a deux ans : EXÉCUTEUR DE LA MEUTE GRAVEMENT BLESSÉ EN SAUVANT LA VIE DE L’ALPHA. L’histoire raconte en détail comment le Beta Draven Wynthor s’est jeté devant Alarion lors d’une attaque de renégats, encaissant un coup catastrophique à la colonne et au cerveau — le laissant handicapé à vie.
« Draven est le mate de Cyrinne », dit Alarion, la voix creuse. « Ou l’était, jusqu’à ce qu’elle dissolve le lien. »
Les pièces commencent à s’emboîter, dentelées et tranchantes. « Elle l’a quitté parce qu’il est handicapé ? »
Alarion hoche la tête, la honte gravée dans chaque ligne de son visage. « Il a besoin de soins à plein temps. Il ne peut pas être son mate. Ça l’a brisée. Ça les a brisés tous les deux. »
Une tempête d’émotions tourbillonne en moi — empathie pour Draven, révulsion face à l’abandon de Cyrinne, malaise devant le rôle d’Alarion dans tout cela.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ? » Ma voix n’est qu’un souffle.
Ses épaules s’affaissent. « Je vis avec la culpabilité chaque jour. Si Draven n’était pas intervenu… »
« Ça n’explique pas toi et Cyrinne », dis-je, tranchant dans son auto-apitoiement.
Il soutient mon regard, la douleur à vif dans ses yeux ambrés. « Quand elle a appris à quel point les blessures de Draven étaient graves, elle a craqué. Elle a essayé de se tuer. Avec un morceau de verre cassé. »
Le souvenir s’emboîte — sa réaction frénétique quand Cyrinne s’est coupée, la panique qui semblait disproportionnée. « C’est pour ça que tu as perdu tes moyens tout à l’heure. Ce n’est pas de l’amour. C’est du traumatisme. »
Il hoche la tête, la honte passant fugitivement sur son visage. « J’aurais dû te le dire. Je sais comment ça a semblé. »
Je reste avec ça, laissant cette nouvelle compréhension se déposer. Cela explique ses actes, mais pas tout.
« Je comprends que tu te sentes responsable. Mais pourquoi toutes ces réunions secrètes ? Pourquoi ton père la traite-t-il comme une reine ? »
Le souffle d’Alarion sort dans un grand soupir. « Cyrinne a tout perdu parce que Draven m’a sauvé. Mon père pense que nous lui devons quelque chose. C’est lui qui a poussé pour qu’elle devienne Guérisseuse en chef. »
Je me rappelle la manière dont Cyrinne manipule, comment elle s’appuie sur la culpabilité d’Alarion, la pliant à son avantage.
« Est-ce qu’elle utilise cette culpabilité pour te contrôler ? » demandé-je doucement.
Il cligne des yeux. « Quoi ? »
« Alarion, elle te manipule. Elle utilise ta culpabilité comme une laisse. Je sais que tu te sens responsable, mais là, c’est plus que soutenir une amie. »
Il réfléchit, l’incertitude gravée sur son visage. « Je n’y ai jamais pensé comme ça. »
Je prends sa main, un espoir vacillant. « J’ai besoin de savoir, honnêtement — compte tenu de tout, penses-tu qu’il soit malin de la garder si près ? Ma mère est en danger. Notre famille est en danger. Vas-tu la laisser continuer à faire ça ? »
Il serre ma main, sa voix douce mais sans engagement. « Je t’entends, Aelira. Je serai plus prudent sur les limites avec Cyrinne. »
Ses paroles sont justes, mais elles sonnent creux, sans la promesse dont j’ai besoin. J’acquiesce, trop épuisée pour me battre ce soir. Malgré toutes ses explications, quelque chose en moi reste en déséquilibre, une blessure qui refuse de se refermer.


